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Circunnavegaciones.

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Navigation, destination, hébergeur, site : Internet est criblé de ce langage du voyage et de la déambulation. Le sociologue Stéphane Hugon a tenté de sonder dans les imaginaires passés, ce qui constituait notre errance en ligne. Dans ce contexte postmoderne, nous serions tous des voyageurs immobiles, prêts à communier avec la technique dans des treks récréatifs.

Circumnavigations est une étude sur le quotidien et le banal de nos navigations en ligne, en particulier portée sur deux idéaux-types, révélateurs des tendances générales de notre société : les adolescents et des adultes exerçant des métiers à haute responsabilité informatique. Si les premiers ne feraient rien d’autre que de saper les fondements de la culture occidentale (l’autorité, l’identité, le sens du collectif, le rapport à la production…) par leurs pérégrinations muettes et répétées, les seconds incarneraient et verbaliseraient la dimension magique que nous entretenons avec la technique. Avec une certaine désinvolture, la mise en place des services informatiques est entourée d’un halo de mystère par les informaticiens, comme si l’administration informatique obéissait à une logique divine dont les directeurs de systèmes d’informations seraient les seuls maîtres. D’un côté, les adolescents prouvent à la société que la culture peut aussi se construire sur Internet, de l’autre, les informaticiens se prennent pour des demi-dieux en contrôlant la mise en place du travail informatique de leurs salariés.

De la flânerie à l’habitation du monde : le poète internaute

Dans son introduction, Hugon prévient son lecteur au sujet du thème si banal qu’est devenu Internet : “Il reflète la puissance de l’imaginaire dans nos sociétés cartésiennes post-industrielles, la nécessité prégnante de l’errance qui contrevient aux sommations à la fixité (identitaire, sexuelle, professionnelle, etc), le désir d’un réenchantement du monde par la technique.” Avant d’émettre des hypothèses sur la nature de la déambulation en ligne, Hugon établit une longue généalogie de celle-ci qui va de la flânerie baudelairienne jusqu’à la dérive situationniste, en passant par l’errance urbaine des dadaïstes et surréalistes (André Breton avec Nadja).

De sites en sites, de clic gauche en clic droit, de liens hypertextes en “retour à la page précédente”, on erre, navigue, déambule dans le cyberespace. On peut légitimement se poser la question de l’immatérialité de ce territoire. Hugon rappelle à travers Musso, que le cyberespace n’est pas une terre avec un passé, il est “un espace non territorialisé : il n’est pas une terre-histoire”. L’idée de vagabondage se retrouve alors partout et la flânerie, cette promenade sans but, sans destination ni port d’attache, constituerait l’activité première d’Internet. On irait sur des chats et des forums foisonnant de paroles comme sur une plage de la Côte d’Azur : faire son plein de foule. Comme un pèlerinage (autre forme de la promenade), la visite du même site de long en large, tous les jours, deviendrait une pratique spirituelle. Hugon rappelle que les jeunes et moins jeunes qui utilisent encore caramail pratiquent des rites de passage et d’initiation, on doit par exemple se faire adouber par une communauté spécifique avant de pouvoir entrer dans son forum…

La fuite, l’abandon de soi présents dans le champ lexical de l’aventure est bien visible dans les wiki, ces sites de créations collectives, ou dans les sites de fanfictions où les internautes participent collectivement à la rédaction d’une histoire. Ainsi la flânerie de la navigation en ligne nous transformerait en voyageurs désireux de sentir les reliefs et de connaître les autochtones dans l’intimité du “chez-soi”, seuls devant nos ordinateurs.

Un concept traverse l’ensemble du livre, celui de “pulsion d’errance” développé par Maffesoli, ce mouvement perpétuel du corps et de l’esprit comme refus de la rectitude, du fini, de la propriété, de la culture de l’effort, de l’assignation comme de la fonctionnalisation, au profit des tentatives d’éclatements identitaires. Déjà présent dans l’image de la grande ville, espace de tous les possibles, cet esprit subversif se cristallise maintenant dans le cyberespace, lieu progressiste d’expérimentation de nos vies.

La navigation sur le Web prend le pas de la déambulation mentale dans notre imaginaire : on ouvre et replie à la fois notre inconscient, on le confronte au réel puis on le replonge dans le songe. C’est dans ce mouvement que la surprise, la nouveauté, l’inattendu et la beauté, émergent. Les espaces rencontrés se teintent d’une aura spéciale, irréelle : l’internaute devient ce poète adepte de la pulsion d’errance. “La Toile est pareille à une ville inconnue, qui ne se révèle que par l’incursion, comme à la lueur d’une bougie, qui ne fait exister l’espace que lorsqu’il est immédiat. Abandonner la perspective, et lui préférer la découverte tactile, celle qui met en contact, et promet l’expérience sociale.”

L’hétérogénéité de l’espace Internet est reconstruite par la technique du collage imaginaire (l’écran sépare, mais on projette constamment sur lui). La brisure que représente le changement des paysages électroniques redéfinit l’espace en ligne, et nous permet de l’habiter comme un intérieur familier. On est nostalgique à la vue de nos vieux skyblogs de 2003, comme si l’on revoyait notre chambre d’ado. On est sensible aux flots des chats entre amis, à tous ces temps d’espaces vécus et de réalisation de soi.

Selon Hugon, on habiterait les paysages électroniques sur “un mode poétique”, par une Stimmung, une tonalité affective transformant l’ambiance objective d’un espace en lieu subjectif, créateur de nouveaux liens sociaux et de nouveaux soi : masque, rôle, déplacement identitaire et tentative de perte dans une dense forêt d’informations.

L’imaginaire du voyage devient plus explicite lorsque l’on parle de l’attirance des grands espaces vierges, de lieu des possibles et de la découverte qu’est Internet, de la posture de disponibilité excessive qui se dessine sur la toile et de la suspicion des avatars semblables à des pirates sans morale. Cet imaginaire de la dérive issu des théories situationnistes conduisait ceux-ci à créer des cartographies passionnelles : il s’agissait d’habiter la ville avec sa subjectivité, chaque quartier devenant tour à tour “bizarre”, “heureux”, “noble et tragique”, “sinistre”…

Comme ces situationnistes qui projetaient sur l’espace urbain leur subjectivité exacerbée, l’esprit même de l’Internet est cette indistinction entre réel et imaginaire. À la réalité soumise à l’imaginaire et à ses constructions mentales, s’ajoute le fantasme, parfois utopique, d’un cyberespace toujours en mouvement, immatériel et qui se construit seul, une terra incognita toujours à déchiffrer. À propos des publics qu’il a étudiés, Hugon parle d’ailleurs de l’esprit du conquérant : “Sommeille encore la figure du défricheur, de l’arpenteur. Du Conquistadorjusqu’aux entrepreneurs contemporains […] chacun répond à l’intimation de planifier, d’aménager, de rendre vivable la nature en la paysageant…”

Titre du livre : Circumnavigations
Auteur : Stéphane Hugon
Éditeur : CNRS
Titre original : Circumnavigations – L’imaginaire du voyage dans l’expérience Internet
Date de publication : 17/09/10
N° ISBN : 978-2-271-07026-5
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